B. La liberté comme nécessité comprise. Pour Spinoza est libre « la chose qui existe d’après la seule nécessité de sa nature et qui est déterminée par soi seule à agir. » L’être humain
La liberté comme nécessité comprise.
Pour Spinoza est libre « la chose qui existe d’après la seule nécessité de sa nature et qui est déterminée par soi seule à agir. » L’être humain est donc celui
qui est lui-même, qui a pris possession de soi, cad d’abord celui qui n’est plus aveuglé par la passion qui le livre enchaîné et impuissant à l’objet qu’il croyait posséder. Pour Spinoza, la
servitude de l’esprit c’est la privation de connaissance. Plus l’homme connaît, plus il est libre. Seule la connaissance peut tirer les hommes de leurs erreurs et leur enseigner à maîtriser leurs
passions, seule elle « est utile à la vie sociale en tant qu’elle enseigne à ne haïr personne » et aussi « en tant qu’elle nous apprend dans quelles conditions les citoyens doivent être gouvernés
et dirigés afin de n’être pas esclaves, mais de pouvoir accomplir librement les actions les meilleures ». La philosophie spinoziste est donc un appel à propager la raison et s’oppose ouvertement à la vieille
maxime selon laquelle « la superstition est le plus sûr moyen auquel on puisse avoir recours pour gouverner la masse. »
Par la connaissance, de passif, l’homme devient actif mais cette plénitude d’être qui lui fait trouver la liberté, le fait aussi accéder à la réalité de la substance unique
puisque « rien n’arrive sinon par la force de la cause qui créé toutes choses, cad Dieu qui par son concours prolonge à chaque instant l’existence de toutes choses » et que donc « puisque rien
n’arrive que par la seule puissance divine, il est facile de voir que tout ce qui arrive par la force du décret de Dieu et de sa volonté ».
Chez Spinoza, le moi se trouve donc dissous dans la substance unique (Dieu) et la personnalité libre n’éclôt à la liberté que pour perdre aussitôt dans la nécessité de Dieu.
« Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une
modalité précise et déterminée. Dieu, par exemple, existe librement (quoique nécessairement) parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même encore, Dieu connaît soi-même et
toutes choses en toute liberté, parce qu’il découle de la seule nécessité de sa nature qu’il comprenne toutes choses. Vous voyez donc que je ne situe pas la liberté dans un libre décret, mais
dans la libre nécessité.» Spinoza.
Il s’agit de définir la liberté.
1) En opposant liberté & contrainte, et en associant liberté et nécessité. La liberté se situe dans «la libre nécessité».
2) Ainsi, Dieu est libre en tant qu’il existe «par la seule nécessité de sa nature».
C’est une définition de la liberté que Spinoza reconnaît sienne: «Pour ma part, je dis que». Mais ce «je dis que» est une simple limite de courtoisie. Il faut entendre que Spinoza donne la
définition de la liberté, telle qu’il l’entend à l’intérieur de son système philosophique, telle qu’on doit l’entendre, pour comprendre sa doctrine et surtout telle qu’elle lui apparaît comme
juste.
1) Tout d’abord, et c’est d’emblée le centre même de la position de Spinoza, la notion de liberté est à comprendre dans
sa distinction d’avec la notion de contrainte. Plus simplement, la notion de liberté est à opposer à la notion de contrainte (et non à celle de nécessité). D’où, d’un point de vue stylistique, la
construction symétrique: «je dis que cette chose est libre [...], je dis que cette chose est contrainte». Construction symétrique qui oppose une chose qui existe et agit (du côté de la liberté) à
une chose qui est déterminée (du côté de la contrainte).
Plus précisément d’un côté l’autonomie ( «par la seule nécessité de sa nature»), de l’autre l’hétéronomie («par une autre [chose] à exister et à agir»). Notons en passant que la notion
d’existence, renvoie aussi bien à «l’existence nécessaire par essence» (cad liberté) qu’à «l’existence nécessaire par causalité externe» (cad déterminisme). Quant à agir, il s’agit non pas d’une
action finalisée, mais d’une production immanente à la Nature.
Autrement dit, de l’extérieur et à première vue, on peut ne voir guère de différence: une chose (quelle qu’elle soit) existe et agit -et ceci qu’elle soit libre ou contrainte... Mais dès qu’on
pousse l’investigation en se posant la question de savoir ce qui fait exister et agir une telle chose, une classification s’impose -et une différence éclate. Soit la chose existe et agit par
elle-même («par la seule nécessité de sa nature»), soit la chose n’existe et n’agit que par «une autre [chose]». D’un côté la liberté, de l’autre la contrainte.
Dans le texte de Spinoza, il est bien clair que la nécessité, loin de s’opposer à la liberté, est du côté de la liberté, qu’elle est un élément de la définition de la liberté. Ce qui conduit à
mieux expliciter la notion.
D’une part, la liberté s’oppose à la contrainte. D’autre part la liberté, au sens spinoziste, se distingue du libre arbitre («je ne situe pas la liberté dans
un libre décret»). Lorsque traditionnellement, antérieurement à Spinoza, on oppose liberté et nécessité, c’est qu’on entend alors par liberté la notion de libre arbitre.
Ce n’est nullement le cas de Spinoza, puisque, bien au contraire, une grande partie de sa démarche consiste à aider ses lecteurs à se séparer de l’illusion du libre arbitre. Ici, dans la lettre à
Schuller, il s’agit d’un simple rappel de position , d’un simple rappel de doctrine. Et l’on peut d’ailleurs, sans beaucoup se tromper, supposer que Schuller connaît bien cette doctrine,
qu’il a lu des textes de Spinoza, ou peut-être même qu’il a reçu de Spinoza des «bonnes pages» de l’ «Ethique».
D’où l’aspect si resserré du texte, si contesté et abstrait. Mais on ne peut manquer de rappeler ici, pour le moins, l’appendice à la partie 1 de l’ «Ethique» où Spinoza dénonce l’illusion
finaliste et la croyance au
libre arbitre: «Les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les disposent à désirer et à vouloir.»
2) La notion de liberté, comme autonomie, cad nécessité interne («nécessité de sa nature») est l’occasion pour Spinoza d’aborder la notion de Dieu.
Car on devine l’objection possible que le lecteur peut se faire. A peu près de la manière suivante: acceptons la définition d’une chose comme libre si elle existe «par la seule nécessité de sa
nature». Mais accepter cette définition, ce n’est pas reconnaître qu’une telle chose libre soit. Il n’y a peut-être nulle part une telle chose «qui existe et agisse par la seule nécessité de sa
nature.»
Comme s’il pressentait cette objection, Spinoza «présente» cette chose libre: Dieu. En rappelant sa définition, comme on la trouve dans l’ «Ethique»: «Il existe nécessairement; il est unique; il
est & il agit par la seule nécessité de sa nature» (Appendice à la partie 1) ou encore dans la proposition 17 (où se joue la distinction d’avec la contrainte): «Dieu agit d’après les seules
lois de sa nature et sans être contraint par personne. »
Et Spinoza redouble («de même encore») son exposé. Tout abord, Dieu existe librement; ensuite, Dieu connaît librement, en rendant identique l’essence de l’Etre (l’existence de Dieu) et
la connaissance absolue (la connaissance qui est celle de Dieu).
Sans avoir à développer la relation entre essence et connaissance, ce qu’il est important de voir ici, c’est que, à chaque fois, Spinoza pose l’identité de la liberté et de la nécessité. Est
libre Dieu, qui, comme «causa sui», comme sa propre cause, est nécessaire de lui-même. Est connaissance libre, cad absolue et non-relative, la connaissance nécessaire. A tel point que Spinoza va
jusqu’à rapprocher les deux termes en parlant de libre nécessité. Notion de nécessité qui s’applique à Dieu (Dieu est auto-nécessité, comme cause de lui-même) et qui s’oppose à la
fantaisie d’un décret dont il serait peut-être l’auteur, mais dont il n’aurait à rendre compte qu’à lui-même.
Intérêt du texte.
Cette notion de liberté est reprise et définie dans l’ «Ethique» de la façon suivante: «Est dite libre la chose qui existe d’après la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule
à agir». De même la notion de Dieu: «Dieu, autrement dit une substance constituée par une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie, existe nécessairement.»
Ce sur quoi il est cependant possible de s’interroger, ce sont les définitions elles-mêmes. On en connaît les difficultés. Le Dieu de Spinoza est identique à la Nature. La liberté est identique à
la nécessité.
La vraie question est celle du projet de Spinoza: unifier ce qui avait été distingué par Descartes, abolir la croyance en l’existence de deux substances pour remplacer par l’idée d’une
substance unique (Dieu ou la Nature). Rendre possible la construction d’une cité juste, où l’homme libre & rationnel puisse atteindre, en s’étant débarrassé des superstitions, mais en
accomplissant son désir, la félicité de la perfection.
Dans ce texte, Spinoza associe Dieu, la liberté et la nécessité et montre que la liberté s’oppose à la contrainte. Cette identification de la liberté et de la liberté n’a de sens que dans le
système spinoziste.
SOURCE: devoir-de-philosophie.com